Intervention De M. L'Ambassadeur Selim Kuneralp, Secretaire D'etat Adjoint au Ministere Turc des Affaires Etrangeres Devant L'Organisation Internationale de La Francophonie

Selim Kuneralp 13.06.2008
Monsieur le Président,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,

C'est avec grand plaisir que je prends aujourd'hui la parole devant les représentants des pays francophones auprès de l'ONU.

L'Organisation internationale de la francophonie qui regroupe 55 états membres et 13 observateurs joue un rôle extrêmement important à travers le monde. Au-delà d'actions pour promouvoir la langue et la culture française, elle agit pour le développement de la paix, de la démocratie, et des droits de l'homme. Elle appuie l'éducation, la formation, l'enseignement supérieur et la recherche. La francophonie travaille également pour la coopération et le développement durable. Ce sont là des objectifs tous très louables et universels auxquels mon pays souscrit entièrement. Comme l'a dit le Secrétaire général Abdou Diouf dans son rapport sur l'exercice 2004-2006 « la francophonie s'ouvre chaque jour davantage au monde, forte de sa volonté d'œuvrer au service de toute l'humanité, consciente de ce qu'elle peut apporter aux autres et sachant qu'elle a besoin des autres pour s'épanouir. »

Certes, la Turquie n'est pas strictement parlant un pays francophone. Elle est issue d'une tradition différente. Cependant, la langue et la culture française ont joué et jouent encore un rôle important dans la formation de générations d'écoliers et étudiants turcs. Dès le XVIIIème siècle des ordres religieux français ont établi à Istanbul et à Izmir des écoles qui existent encore et qui dispensent depuis plusieurs siècles l'enseignement du français. Ces établissements ont formé dans la culture française des dizaines de milliers de jeunes qui ont plus tard joué des rôles importants dans la vie du pays. La France a joué un rôle significatif dans l'histoire de la modernisation de la Turquie comme cela a été rappelé récemment lors du débat qui a eu lieu à l'Assemblée nationale turque pour commémorer sa première réunion le 23 avril 1920. Les noms de Montesquieu et de Rousseau y ont été cités comme source d'inspiration du fondateur de la République turque, Kemal Atatürk.

Aujourd'hui encore l'Université francophone de Galatasaray à Istanbul construite sur la base du Lycée francophone du même nom donne une éducation essentiellement française à environ 2000 étudiants pour la plupart issus d'établissements d'enseignement secondaire eux-mêmes francophones. La place du français et de la culture française est donc bien assurée en Turquie aujourd'hui.

La Turquie entretient des relations étroites avec presque tous les pays membres, associés ou observateurs auprès de la francophonie. De ces 68 pays, 31 abritent des ambassades turques et des relations diplomatiques existent avec presque tous les autres. Au cours des mois à venir, la Turquie compte ouvrir de nouvelles ambassades, principalement en Afrique francophone. Ces ambassades contribueront entre autre à une meilleure diffusion de l'aide au développement que la Turquie, nouveau pays donateur, accorde en quantité toujours croissante. L'Agence turque de coopération internationale et de développement par le biais de laquelle l'aide au développement de la Turquie est distribuée compte déjà trois bureaux en Afrique. Cette aide se chiffre à 750 millions de dollars pour l'année 2006.

La Turquie organise également des réunions au niveau régional ou mondial avec différents pays en développement. Une première réunion avec les pays les moins avancés s'est tenue à Istanbul en juillet 2007. Elle a été suivie en avril dernier par une réunion à laquelle étaient conviés les pays du Pacifique sud.

Istanbul accueillera au mois d'août prochain le premier sommet turco-africain qui permettra de nouer un meilleur dialogue entre mon pays et l'Afrique et de renforcer les liens étroits qui existent déjà entre eux. En effet, la Turquie qui n'a jamais eu d'expérience coloniale a envers ce continent une approche totalement désintéressée et sa seule motivation est de contribuer à l'intégration de l'Afrique à l'économie mondiale, également en lui assurant un meilleur accès à son propre marché.

Par exemple, dans le but de les aider à augmenter leurs exportations, la Turquie accorde le libre accès aux produits industriels provenant des pays les moins avancés. Elle a également apporté sa contribution financière au fonds consacré par l'Organisation Mondiale du Commerce à l'assistance technique en faveur des pays moins avancés. La Turquie est persuadée que la sécurité de notre planète ne peut pas être assurée sans développement durable et équitable pour tous. Une partie de notre planète ne peut avancer vers la globalisation et ses avantages, alors qu'une autre souffre de ses inconvénients. Aider les pays les moins avancés à surmonter les obstacles qu'ils rencontrent est donc une responsabilité qui incombe à tout et chacun.

Dans ce contexte, j'ai le plaisir de vous annoncer aujourd'hui que le gouvernement turc a décidé d'accorder dix bourses annuelles d'études du troisième cycle qui sont mis à la disposition des pays francophones. Celles-ci viendront s'ajouter aux quelques 300 bourses actuellement mises à la disposition d'étudiants provenant de pays francophones. Une communication officielle sera faite incessamment au Secrétariat de votre Organisation par le biais de notre Ambassade à Paris.

En tant que pays émergent et bénéficiant d'un meilleur niveau de vie que par le passé, la Turquie est naturellement amenée à jouer un plus grand rôle sur la scène internationale, y compris à l'ONU. Pays à population essentiellement musulmane et membre de nombreuses organisations intergouvernementales occidentales, telles que l'OTAN et le Conseil de l'Europe, mais également de l'Organisation de la Conférence Islamique, elle a un pied en Europe et l'autre en Asie. Elle appartient en même temps à différentes régions géographiques telles que la Méditerranée et les Balkans et se trouve en bordure d'autres régions telles que le Moyen-Orient et le Caucase. Elle a donc une grande sensibilité envers tous les problèmes de cette vaste contrée qui en compte beaucoup comme tout le monde sait.

Sa position géographique dicte les grandes lignes de sa politique étrangère. Celle-ci a pour objectif essentiel de contribuer à assurer la stabilité de cette région bien turbulente. La Turquie œuvre sans relâche pour aider à atteindre cet objectif. Ses efforts sont quelquefois marqués de succès, comme cela s'est vu dernièrement lorsque elle a réussi à réunir à Istanbul et pour la première fois depuis huit ans les représentants d'Israel et de la Syrie. Ses liens privilégiés avec l'Occident lui permettent de mieux faire comprendre à des pays qui n'en font pas partie les problèmes de la région qu'elle occupe. Dès la fin de la guerre froide elle a joué un rôle clé dans la création de l'Organisation pour la Coopération Economique en Mer Noire dont le siège est à Istanbul et qui réunit douze pays de la région. Cette organisation a beaucoup aidé à un meilleur dialogue et une meilleure coopération entre pays qui ne se parlent guère autrement.

Dans sa région mais également au-delà, la Turquie participe à de nombreuses opérations de maintien de la paix. Quelques cinq cents soldats turcs servent en ce moment sous le drapeau de l'ONU. En plus, 250 policiers civils sont déployés dans diverses missions de maintien de la paix. A ce titre, la Turquie est en 26ème position sur 191 pays. Environ 3000 autres soldats et civils servent dans d'autres opérations sous l'égide d'organisations telles que l'OTAN, l'OSCE ou l'UE à travers le monde.

En qualité de pays qui a beaucoup souffert du fléau du terrorisme, la Turquie a naturellement toujours soutenu les efforts que l'ONU a effectués pour le combattre. Ainsi, elle a été un des premiers pays à adhérer aux douze conventions et protocoles des Nations Unies relatifs au terrorisme. Consciente du fait que la lutte contre le trafic des stupéfiants ne peut être menée efficacement qu'à travers une coopération internationale accrue, la Turquie a également adhéré à tous les accords des Nations Unies relatifs au contrôle des stupéfiants. Elle a mis en place à Ankara l'Académie turque internationale contre les drogues et le crime organisé (TADOC) qui a déjà formé environ 900 fonctionnaires issus d'une cinquantaine de pays. Des accords bilatéraux qui prévoient la coopération dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, le crime organisé et le trafic des stupéfiants ont également été signés par elle avec plus de 70 états. La Turquie attache également énormément d'importance au problème de la prolifération des armes de destruction massive, d'autant plus que le risque augmente chaque jour qu'elles puissent être utilisées par des groupements terroristes.

La Turquie assume également ses responsabilités dans le domaine du développement social. Une de ses priorités est le bien-être des enfants, objectif qui lui tient à cœur d'autant plus que la Turquie est un des rares pays à avoir dans son calendrier -et cela depuis plus de huit décennies- une fête de l'enfance. Elle a adhéré à la Convention relative aux droits de l'enfant, au Protocole concernant la vente et la prostitution d'enfants, la pornographie enfantine et au Protocole concernant la participation des enfants aux conflits armés. Dans le domaine des droits de l'homme en général, la Turquie s'est fixé pour but d'atteindre les normes les plus élevées en matière de démocratie, d'état de droit et de promotion et protection des droits de l'homme. Elle a adhéré aux principaux instruments internationaux dans ce domaine, y compris les sept traités essentiels sur les droits de l'homme. Elle coopère avec les organes créés par ces traités. De même pour le statut de la femme, où la Turquie qui est un des premiers pays au monde à avoir accordé le droit de vote aux femmes prend les mesures nécessaires pour assurer l'égalité des sexes.

Malgré sa contribution notable au maintien de la paix et ses efforts pour aider à la réalisation des objectifs de l'ONU, qui sont également ceux de la francophonie, la Turquie n'a pas siégé au Conseil de Sécurité depuis presque cinquante ans. Et pourtant, elle est membre fondatrice de l'Organisation. Comme vous le savez sans doute, elle a décidé de poser sa candidature à un des deux sièges non-permanents attribués au groupe des états d'Europe occidentale et autres états pour l'exercice 2009-2010, lors des élections qui auront lieu au mois d'octobre prochain.

J'ai essayé de vous expliquer le rôle que la Turquie joue dans des domaines tels que le maintien de la paix où l'aide au développement, et les efforts qu'elle déploie pour atteindre à sa propre échelle les objectifs de politique sociale de l'ONU.

Sans aucun doute, cette contribution serait accrue par la participation de la Turquie au Conseil de Sécurité. Pôle de stabilité dans une région bien volatile, la Turquie saurait aider la communauté internationale à mieux surmonter les nombreux défis auxquels celle-ci fait face dans son voisinage. Un de ces défis est la montée de l'extrémisme et de l'intolérance et le risque croissant de polarisation, en particulier entre pays islamiques et occidentaux. Avec l'Espagne et le plein soutien du Secrétariat de l'ONU, la Turquie a lancé l'initiative de l'Alliance des Civilisations qui a pour but une meilleure compréhension entre différentes cultures. En effet, la Turquie est d'avis que la civilisation doit être considérée comme universelle, car elle est basée sur des valeurs telles que la démocratie l'état de droit, les libertés fondamentales etc. qui ne forment pas l'apanage de telle ou telle culture mais sont au contraire valables pour tous. Il s'agit donc d'œuvrer pour la création d'un environnement de coopération et non de confrontation. Le ministre turc Mehmet Aydın a co-présidé le groupe de haut niveau dont le rapport adopté à Istanbul en décembre 2006 a mené à la nomination de M. Jorge Sampaio en tant que haut représentant et l'Alliance est passée au stade de la mise en œuvre des recommandations contenues dans ledit rapport. Un premier Forum de l'Alliance s'est tenu à Madrid en janvier 2008. Le deuxième aura lieu en Turquie en 2009, signe entre autres de l'engagement continu de la Turquie envers cette initiative.

C'est parce qu'elle est persuadée qu'il ne peut y avoir de sécurité sans développement que la Turquie a consacré tellement d'efforts à cet objectif aussi bien au sein de l'ONU qu'au niveau bilatéral. La Turquie souscrit pleinement aux objectifs retenus par le Sommet du Millénaire, particulièrement ceux qui concernent l'élimination de la pauvreté extrême et de la famine. Elle aide à réduire le fardeau de dette publique qui pèse sur les pays les moins avancés. Son action dans le domaine de l'aide au développement que j'ai déjà signalée est importante, surtout pour un pays émergent dont les ressources ne sont pas illimitées. Elle fait beaucoup également dans le domaine de l'assistance humanitaire et a aidé les pays d'Asie du Sud-Est et le Pakistan, et plus récemment la Chine et le Myanmar, quand ils ont été frappés par des catastrophes naturelles. Elle contribue au dialogue entre différentes cultures et joue un rôle important dans les opérations menées par l'ONU et d'autres organisations pour le maintien de la paix à travers le monde.

Cependant, et comme je l'ai déjà dit, la Turquie quoique membre fondateur de l'ONU n'a servi que deux fois au Conseil de Sécurité, la dernière fois en 1961, il y a près d'un demi-siècle. A la lumière de ce que j'ai essayé de vous exposer, j'espère que vous aurez été convaincus qu'il y a là une anomalie qui exige d'être rectifiée. La Turquie est persuadée qu'en tant que membre du Conseil de Sécurité, elle apportera une contribution majeure à ses travaux, grâce à tous les avantages dont elle dispose. Nous comptons donc sur votre soutien à tous.

Je vous remercie de m'avoir écouté et suis naturellement disposé à répondre à vos questions éventuelles.